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Alexandre Scriabine Jean Yves Clément

Alexandre Scriabine

Jean-Yves Clément

Cela n'a pas du vous échapper si vous visitez régulièrement ce site internet, en 2015 le monde musical est marqué par centenaire de la mort du compositeur russe Alexandre Scriabine. La collection "Classica" des Editions Actes Sud, rend hommage au compositeur avec cette nouvelle monographie écrite par Jean-Yves Clément, auteur de remarquables livres sur Chopin et essai sur Liszt , déjà présentés, et qui a bien voulu de nouveau répondre à des questions au sujet de ce livre incontournable !
Un livre sous-titré " L'ivresse des sphères", qui nous transporte dans l'univers insolite de ce compositeur qui a fait de l'art : "une sorte de religion et d'initiation magique appelés à transformer la vie. "
Partant du principe que les événements les plus importants de la vie de Scriabine sont ses oeuvres, et plus précisément ses dix sonates, écrites de 1892 à 1913, celles-ci constituent le fil rouge de cette monographie qui aborde bien sûr également tous les différents genres prisés par Scriabine : Danses, études, préludes, poèmes, et les pages pour orchestre.... Un livre donc purement musical, où l'auteur explique avec simplicité et en langage imagé chaque oeuvre, dévoilant à travers elles, l'évolution de l'inspiration du compositeur au fil du temps.
Une inspiration sur laquelle les événements de sa vie n'ont aucune incidence notable. Par contre on y retrouve des liens avec la musique d'autres compositeurs dont Chopin et Liszt, oui ceci explique un peu cela... ! Mais aussi celle de bien d'autres compositeurs : Ravel, Debussy... cependant c'est avant tout... l'ivresse particulière qui la porte, ainsi : "l'un des principaux traits de la musique de Scriabine, ce qui l'enveloppe ( "Avec une douce ivresse" est-il indiqué au milieu de la sonate n°10) ; elle fait partie intégrante de sa quête, cette façon spécifique de se détourner des sentiers battus de la musique , hors de la terre, vers des espaces nouveaux. "... Un livre où le plaisir communicatif de l'auteur devient enivrant car nous conduit, à chaque page, à partager sa joie et ne pas résister de se "re-servir" une "petite" oeuvre de Scriabine, tant la description de chacune séduit, ou parfois interroge, et après tout ne sont-elles pas essentiellement "miniatures" ?!... Un livre qui peut aussi se lire tel un thriller, d'oeuvre en oeuvre, Jean-Yves Clément nous conduit vers ce "Mystère" dont rêvait Scriabine, et nous permet de comprendre son objectif. Pour en savoir plus lisez cet entretien :
Quand et comment le « Lisztomaniaque » que vous êtes a-t-il pu s’intéresser à « l’homme » Scriabine,qui est loin d’être un humaniste, et dont la vie dites-vous …« est son œuvre et rien d’autre. Une vie essentiellement tournée exclusivement vers sa pensée et son art, issus de l’émanation d’un sollipsisme très particulier … Cette attitude centripète, rivée sur soi , est le contraire de celle de Liszt» ?
Oui, absolument, mais de même que j'aime profondément Chopin - qui était d'une nature humaine très proche de Scriabine, ignorant tout ce qui lui était étranger -, j'apprécie Scriabine quoi qu'il en soit de son existence, et fût-elle tournée exclusivement vers lui-même. Je l'aime pour son œuvre avant tout ! (chez Liszt j'aime tout, mais il est une exception !), une œuvre qui me semble aussi pure que géniale. J'aime aussi cette façon qu'il a de pousser la musique jusqu'à ses limites. Il est le premier - après Liszt - à être préoccupé à ce point par les possibilités sans fin de la musique.
Je l'ai découvert à l'adolescence, grâce à des disque fascinants de Mikhail Rudy qui mettaient l'accent sur la dernière période si âpre et fascinante de sa maturité. Sa musique est aussi singulière qu'attachante, infiniment charmeuse mais sans jamais rien de superficiel. Car infiniment sérieuse aussi. Et presque toujours profonde.
Combien de temps et comment avez–vous travaillé pour réaliser cet ouvrage, qui on le devine vous a demandé probablement de ré-écouter toutes les œuvres du compositeur, voire de les comparer avec celles d'autres compositeurs, et de relire les deux uniques, biographies réalisées par ces contemporains ainsi que ses carnets .
Comparer, non - il est incomparable !, mais écouter et réécouter tout, oui, c'est indispensable. S'en imprégner. C'est d'ailleurs le plus grand plaisir de ce travail. Ecouter pour retranscrire. Le but étant pour moi de tenter d'écrire "analogiquement" sur la musique, sans jargon musicologique. Le tout se fait en 9-10 mois environ - dont une grande part d'incubation -, porté par la passion. C'est elle, la torche de la vérité. Les écrits de Scriabine sont effectivement très signifiants et parfois d'une vraie tenue poétique et philosophique. Mais nul besoin de les connaître pour apprécier son génie. Ils ne doivent pas interférer avec sa musique, c'est ce qu'il pensait lui-même. Ils l'accompagnent, en marge.
Certains musicologues ont mentionné que Scriabine « dormait avec des partitions de Chopin sous son oreiller » , vous n’en faites pas part, dans votre livre, sans doute cela tient-il plus de la légende, mais par contre vous mentionnez souvent, notamment dans la présentation d’œuvres de sa « première période «  la similitude ou du moins l’inspiration qu’il a prise dans l’œuvre de Chopin. Vous êtes également un passionné de la musique de Chopin, cependant en vous lisant on a le sentiment que c’est le Scriabine le plus innovateur, celui de la troisième période, qui vous enchante le plus, est-ce bien le cas ?
Chopin est très important pour Scriabine mais jusqu'à un certain point, car l'œuvre du musicien russe évolue très vite ! Il existe un curieux texte de 1910 où il se moque de ses engouements de jeunesse et reproche à Chopin en quelque sorte de n'avoir pas su évoluer - mais l'argument ne tient pas pour moi. Chopin a beaucoup évolué à sa manière.
Cela dit, si Scriabine est beaucoup influencé par Chopin dans sa jeunesse - mais il l'est beaucoup par Schumann aussi -, au point d'emprunter nombre de ses genres (Préludes, Impromptus, Mazurkas, Nocturnes...), son style est d'emblée très personnel, dès les premières pages, et s'affirme jusqu'au bout de plus en plus inexorablement. Un style personnel aussi bien harmoniquement que mélodiquement ; même si certaines tournures font irrésistiblement penser à Chopin (jusqu'au pastiche parfois dans sa jeunesse !) J'aime la "troisième période" car c'est la période d'aboutissement de son art, aussi sûrement que chez Beethoven, celle où la quête de l'extase se confond avec celle du silence et du son pur... En deux-trois années il écrit un ensemble de pages d'une perfection inouïe.
Pour vous, l’influence de l’œuvre de Liszt dans celle de Scriabine est aussi très manifeste …
L'influence de Liszt est patente (et à travers elle, celle de Wagner qui a beaucoup compté pour Scriabine) dans les deux poèmes symphoniques de Scriabine, Le "Poème de l'extase", et "Prométhée ou le Poème du feu", qui, découlent directement dans la forme des 13 Poèmes symphoniques de Liszt, dans leur syncrétisme musical comme dans leur attachement à la notion de programme - aussi abstraite et philosophique soient-elle -, programme destiné à accompagner l'œuvre (et non pas à la commenter ou l'expliquer comme on le croit souvent). Liszt a ainsi ouvert des portes où s'engouffreront Strauss et Mahler aussi.
Elle est sans doute manifeste également dans la façon sans complexe dont Scriabine s'empare du clavier, avec une audace et une invention sans limite. Et dans cette quête sans fin d'une forme libre où la musique s'invente à chaque pas...
De même vous citez parfois Debussy, Ravel… Pourtant la musique de Scriabine a beaucoup plus de mal à s’imposer en France, est-ce à votre avis parce qu’elle est trop proche de la musique de tous ces compositeurs ou au contraire en reste toutefois assez éloignée ?
Elle a ce caractère d'étrangeté qui à la fois intrigue, fascine et éloigne. Elle manque d'œuvres "populaires" (même s'il y en a néanmoins, dans les Etudes) comme on en trouve chez Rachmaninov, mais elle n'a pas pour but de séduire un public, seulement d'être vraie et sincère - et de s'affirmer comme une porte ouverte sur un univers au-delà de la musique...
En cela Scriabine est unique, il est le premier à considérer que sa musique est un appel vers d'autres mondes, ce qu'il aspire à représenter dans son fantasmatique Mystère, inachevé... version augmentée de l'"art total" wagnérien. Pendant un temps, elle présente certains points communs avec la musique de Debussy, qu'il a sans doute entendu en France, mais c'est sans doute aussi parce que ces nouvelles harmonies et cette façon "spatiale" de faire de la musique étaient dans l'air du temps...
Ces concertos, œuvres longues, sont aujourd’hui moins réputés que ceux Rachmaninov, son contemporain russe, mais à la musique totalement opposé, pourtant ceux de Rachmaninov ont aussi eu du mal à s’imposer, comment expliquez-vous cela ?
Rachmaninov a connu une période de doute intense avant l'éclosion de son 2ème concerto et le début de sa renaissance, parce que le conservatisme russe, autour de la grande figure de Tchaïkovsky, était très puissant. Scriabine, qui n'appréciait guère Tchaikovsky, a subi ce conservatisme de plein fouet et de façon durable. Il fait exception dans l'histoire de la musique russe, en se détournant totalement du folklore russe. Mais son "extatisme" effréné traduit néanmoins bien selon moi son origine russe. 
Le couple Scriabine-Rachmaninov (tous les deux amis et condisciples au Conservatoire de Moscou) ressemble au couple Chopin-Liszt ; les deux pianistes-improvisateurs partagent le même instrument mais de façon radicalement opposée. Pour aller vite, Chopin et Rachmaninov sont des "conservateurs" et des classiques quand Liszt et Scriabine sont des modernes "progressistes" ouverts sur le monde. Scriabine fait en 1910 une musique qui a un siècle d'avance sur celle de Rachmaninov en 1940... ce qui n'enlève rien au génie de ce dernier !
Vous indiquez comme une des raisons du dédain de sa musique, le fait que ses œuvres sont essentiellement des œuvres « miniatures », en quoi cela vous semble-t-il vraiment un handicap, puisque celle de Chopin l’était aussi majoritairement ?
Chez Chopin il y a plus de grandes formes pour piano (quatre sonates avec celle de violoncelle), et moins de miniatures. Chez Scriabine il y a une centaine de préludes, de quelques dizaines de secondes parfois, et qui représentent la moitié de l'œuvre totale ! Il s'agit là d'une esthétique délibérée qui s'oppose totalement à celle du développement en vigueur dans la musique occidentale. Chez lui, impossible de s'installer confortablement dans une œuvre, on est tout de suite emporté vers des rivages lointains et étranges... et déconcertants !
Notons que la même esthétique fleurira à la même époque dans l'Ecole de Vienne - et que Schönberg admirera Scriabine ! 
Le but que vous prêtez à Scriabine : « Parvenir à la béatitude aussi bien qu’ à la transfiguration de l’homme par la musique et tous les arts qui peuvent correspondre avec elle, en un sorte de régénération alchimique » et cette quête de faire de son art «  une force théurgique digne d’un puissance incommensurable appelée à transformer l’homme et le cosmos tout entier », n’a-t-il pas aussi pu faire peur ou le faire passer pour fou ? Et donc plus contribué au mépris de sa musique ?...
Peut-être, oui, en tout cas, tout le "fatras" philosophique, théosophique, spiritualiste, "synesthésique", qui entoure sa musique n'a pas arrangé les choses, alors que celle-ci doit s'entendre indépendamment de lui. Il est aussi le fruit d'une époque, celle de la poésie symboliste, de la correspondance entre les arts, celle de la décadence, ... Mais paradoxalement, Scriabine échappe à toutes ses vapeurs par la puissance et la subtilité de son génie aussi sûrement que Bach échappe par sa souplesse musicale inouïe à la raideur du protestantisme !
Vous indiquez que pour Scriabine, « comme pour les plus grands pianistes russes en particulier, l’interprétation est d’abord affaire de poésie. L’interprète doit être une sorte de mage et posséder des qualité hors du commun dans l’ordre des couleurs, de la vision »… n’est -ce pas un frein important aussi à la transmission de sa musique ?
Au contraire ! Le pianiste-mage transmet la vérité des choses par son charme, son envoûtement, qui font partie totalement de la transmission. Ici, la vision compte davantage qu'une pseudo-exactitude du texte. Il faut transmettre l'esprit par l'esprit, leçon toute lisztienne en fait... L'interprète est aussi créateur à sa manière.
 C'est certain, il faut des qualités exceptionnelles pour se produire à ce niveau, mais l'art véritable est toujours à ce prix. Car le message ne passe pas autant s'il est servi par un interprète médiocre, il peut même ne pas passer du tout...
Vous avez choisi de « jalonner » cet ouvrage par les dix sonates du compositeur, des œuvres plus longues, qui expliquez-vous constituent son « fil rouge », ainsi vous avez titré vos chapitres: "Prélude à l’ivresse, Vers le charme, vers le souffle, vers l’extase, vers la plénitude, vers l’infini, vers l’ailleurs, au-delà de la flamme." mais que pensez-vous des trois périodes qu’on lui reconnait habituellement dans sa musique, vous semblent-elles trop réductrices ou au contraire superficielles puisqu’il suit un unique chemin ?
Elles peuvent être pratiques - comme chez Beethoven - pour se repérer, mais elles restent schématiques et ne correspondent bien sûr à aucune réalité concernant des musiciens-prophètes comme Scriabine qui très souvent, organiquement, contiennent en germe dans les pages de jeunesse ce que l'on retrouvera développé et amplifié plus tard. Car chaque sonate pour lui est comme une marche sur la voie de son grand œuvre, le Mystère.
Vous indiquez un certain nombre d’œuvres qui ont votre préférence, mais quelle œuvre conseilleriez-vous d’écouter en premier lieu pour découvrir la musique de Scriabine, une des première pour aider l’oreille à évoluer avec elle, ou bien une œuvre plus évoluée pour en faire mesurer immédiatement la particularité ?
Sans hésiter "Vers la flamme", poème pour piano de six minutes daté de 1914, un an avant sa mort. Il résume et concentre tout son art, c'est une sorte d'aphorisme musical qui se dilate progressivement jusqu'à l'éclatement - une cellule qui devient une étoile. Tout Scriabine y est contenu, la spiritualité et la volupté sonore ensemble, l'incroyable audace harmonique et cette sorte de sérénité qui se dégage de ces dernières pages.
Cette année est célébré le centenaire de la disparition de Scriabine, que pensez-vous de la façon dont il est mort, à 43 ans seulement, des suites d’une piqûre d’insecte, parait-il , et cela peu de temps avant que son « Mystère » ait pu voir le jour ?
Il n'était pas fait pour vivre vieux... J'ai toujours pensé que s'il n'y avait pas eu cette fâcheuse rencontre avec une mouche charbonnière, il serait mort fou, comme Nietzsche, ayant trop tenté sa raison... Je ne vois d'ailleurs pas comment il aurait pu réaliser son Mystère, sorte d'idéal impossible à mettre en œuvre, si ce n'est en risquant de s'exposer à une réalisation ridicule à travers ce patchwork colossal où tous les arts se seraient donnés la main, lui-même officiant au milieu en tant que grand prêtre ... personne ne peut croire à la viabilité d'une chose pareille. Il y a là un idéal de régénération un peu suspect et malsain... La liturgie d'un homme nouveau transformé par le philtre de l'art... on n'y croit guère !
Quels sont à votre avis les compositeurs « descendants « de Scriabine ?
En fait personne de précis, si ce n'est à sa façon Szymanowski qui le suit de peu, ou des compositeurs d'un courant nettement moins moins hédonistes tels Cage ou Stockhausen dans leur radicalité et leur rapport au temps musical et au silence.
Son ouverture infinie et son aspect très séduisant - son rapport aux couleurs et aux timbres - ont pu également influencer beaucoup de compositeurs d'aujourd'hui, maintenant qu'un certain sensualisme est revenu volontiers dans la musique. Je pense entre autre au rutilant Richard Dubugnon, dont le superbe concerto pour hautbois a été donné il y a quelques jours à Radio France, ou à l'explosif Pierre Thilloy, mais aussi à la finesse des lignes de Karol Beffa ...
Pensez-vous que l’art peut transformer la vie et l’homme ?
Oui, profondément, c'est une idée nietzschéenne à laquelle je souscris. "Nous avons l'art pour ne pas mourir de la vérité", écrit Nietzsche dans sa "Naissance de la Tragédie". Plus largement, la vie est création et nous devons faire de la nôtre aussi une création. En tout cas, on sait où peut nous mener une civilisation qui s'affranchit peu à peu de l'art et plus généralement de la culture — regardez la nôtre.
Vous avez écrit des livres sur Chopin et Liszt et créé des festival Chopin et Liszt, seriez- vous prêt à créer un festival Scriabine ?
Non, même si Scriabine est venu de nombreuses fois à Paris (entre autre à la grande Exposition Universelle de 1900), il ne paraîtrait guère raisonnable d'imaginer un tel festival, à l'heure où il devient déjà si difficile de faire perdurer les choses existantes ! Et puis Scriabine n'est guère cosmopolite, à la différence de Liszt. C'est en Russie qu'il conviendrait de le faire, avec des interactions dans le domaine de la littérature et de la peinture, comme à son époque (le poète Balmont, ou Kandinsky, qui l'appréciait beaucoup).
Aurez-vous une activité particulière en lien avec ce livre cette année ?
Je suis invité en Russie, fin avril, dans le cadre des commémorations au Musée Scriabine à Moscou. Je fais des conférences dans le cadre de l'Université Populaire de Michel Onfray, à Paris comme à Caen. Pour l'instant rien d'autre, mais je colporterais volontiers la parole d'un tel messager si on me le demandait !

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