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Olivier Bellamy Martha Argerich

Olivier Bellamy
Martha Argerich
L'enfant et les sortilèges

Olivier Bellamy, journaliste(revue Classica) et animateur radio(Radio Classique), a effectué un long travail de reporter sur plusieurs années pour retracer dans ce livre de 280 pages la vie de la pianiste Martha Argerich et, à travers elle, évoquer nombreux musiciens qu'elle a côtoyés dans un parcours qui l'a mené au quatre coins du monde, de Buenos Aires où elle est née... à Paris où elle a depuis quelques années trouvé un havre de paix. L'auteur a lui-même du parcourir le monde à la rencontre de ceux qui ont connu la musicienne pour établir cette biographie car la pianiste si elle est dotée de moyens surnaturels comme cette mémoire surhumaine aussi appelée "total recall" n'aime pas parler d'elle, et ces nombreux entretiens ont complété ceux qu'il a eu directement avec Martha Argerich pour parvenir à la réalisation de cette biographie très documentée.
Le piano est entré dans la vie de Martha Argerich peu avant ses trois ans parce qu'un petit garçon l'a mise au défi d'en jouer... et spontanément elle a interprété une berceuse qu'elle avait entendue. Ce "don de la nature" découvert marque le début de sa vie de musicienne : quelques années plus tard elle travaillera avec un professeur redoutable, Vincenzo Scaramuzza, qui décèle en elle "une âme de quarante ans"... mais c'est son âme d'enfant, qui ne l'a jamais quittée, que l'auteur Olivier Bellamy a choisi de mettre en avant comme le montre d'ailleurs le titre évocateur de son livre... une biographie écrite d'une plume alerte au détour de laquelle l'on croise nombreux musiciens prestigieux dont la liste serait beaucoup trop longue à donner, une biographie qui en fait tient autant du conte que du document car la vie de Martha Argerich est riche en rebondissements et rencontres . Chaque page recèle nombreuses surprises, l'on ne sait jamais quel musicien apparaîtra à chaque nouvellle étape, et Martha Argerich, "génie du piano", ne cesse aussi d'étonner... ce qui permet au lecteur de retrouver aussi un émerveillement d'enfant à la découverte de ce récit, plein de vie et vies, mené à un rythme soutenu. Olivier Bellamy a bien voulu répondre à quelques questions au sujet de son livre :
Qu’est-ce qui vous a donné envie de réaliser la biographie de Martha Argerich ? Comment a-t-elle accueilli cette idée ?
J’ai rencontré Martha Argerich en 2000 lorsqu’elle était venue jouer avec Nelson Freire au Festival de La Roque d’Anthéron. J’étais très impressionné, mais elle a été très gentille. Voyant que j’avais réussi à établir le contact avec elle, ma rédactrice en chef au Monde de la Musique, Nathalie Krafft, m’a confié la mission d’obtenir une interview. Mission impossible. Mais «Impossible n’est pas français» comme dit le proverbe. Il m’a fallu deux ans ! Au lieu de me contenter de ce titre de gloire, qui a fait l’admiration de mes confrères et la joie de mes lecteurs, j’ai voulu aller plus loin. Quand je lui ai suggéré l’idée d’un livre d’entretiens, elle s’est mise en colère : « Je ne m’intéresse pas à moi, je m’intéresse aux autres ! » Je suis revenu à la charge plusieurs mois plus tard. C’était chez elle à Bruxelles, à six heures du matin, après le réveillon de la Nouvelle Année. Après le départ de tous les invités, nous nous sommes retrouvés tous les deux. Je lui ai proposé d’écrire un livre sur elle en interrogeant ses amis, ses filles, ses partenaires musicaux… L’idée l’a amusée et elle m’a dit : « Si tu veux. »
En 2007, Gaëlle Dubourdieu, qui venait d’être engagée chez Buchet-Chastel, a eu vent de mon projet et m’a proposé un contrat. J’ai mis ensuite deux ans à l’écrire.

Pour réaliser cette biographie vous avez rencontré nombreux musiciens et Martha Argerich elle-même, comment se sont passées ces différentes rencontres plus particulièrement celles avec la pianiste mais aussi avec les autres musiciens ? Sur quelle durée ont eu lieu ces rencontres et comment ces personnes ont-elles accepté l’idée d’évoquer leur souvenirs ?
Les rencontres avec Martha ont été épiques et pourraient faire l’objet d’un autre livre ! Comme elle n’aime pas voyager seule pour aller donner des concerts, je l’ai accompagnée en train ou en avion à plusieurs reprises (avec la complicité de son agent et ami Jacques Thélen), mon bloc-notes à la main. Quelquefois, elle était d’accord pour parler, quelquefois non. Il fallait saisir le bon moment, souvent en pleine nuit. Une fois, à Rotterdam, je me suis retrouvé dans sa chambre d’hôtel, recueillant ses souvenirs à quatre heures du matin, écroulé de fatigue, écrivant sur des bouts de papier épars, des programmes de concert.
J’ai aussi beaucoup parlé avec ses trois filles avec qui je me suis lié d’amitié. J’ai interrogé des dizaines de musiciens au cours de mes voyages en tant que journaliste : Charles Dutoit, Stephen Kovacevich, Claudio Abbado, Daniel Barenboïm, Bruno-Leonardo Gelber… A Los Angeles, j’ai rencontré l’un des deux chirurgiens qui l’ont opéré pour son cancer. Au départ, il était méfiant, mais après avoir pris des renseignements sur moi et su que Martha n’était pas opposée à mon projet, il m’a tout raconté. J’ai beaucoup parlé avec des amis très proches d’elle comme Martin Tiempo et des personnes qui l’avaient connue enfant. Connaissant mes rapports d’amitié avec Martha, ils m’ont fait confiance. Il m’a fallu à peu près cinq ans pour faire tout cela.

Quelles ont été vos autres sources d’informations ?
Je suis allé à Buenos Aires et j’ai pu avoir accès aux archives (articles de presse, critiques, photos, lettres, carnets d’enfance) que sa mère avait conservées ou collectées tout au long de sa carrière et qui sont en possession de sa belle sœur Diana, qui est une femme adorable.

Le fait que Martha Argerich ait vécu dans nombreuses villes a-t-il rendu difficile votre travail de biographe ?
Non. Cela m’a donné l’idée du plan du livre : à la fois chronologique et géographique. On voyage d’une ville à l’autre : Buenos Aires où elle est née, Vienne où elle a étudié avec Gulda, Bolzano et Genève où elle a remporté ses deux concours à seize ans, Hambourg où elle a débuté… Puis j’ai gardé la structure géographique pour évoquer ses amis et ses amours : Londres où elle a rencontré Stephen Kovacevich, Montevideo où elle s’est mariée avec Charles Dutoit, Rio de Janeiro pour raconter son amitié avec Nelson Freire. Le Japon où elle a créé un festival

Pourquoi avez-vous sous-titré votre livre « L’enfant et les sortilèges » ?
C’est une œuvre de Maurice Ravel, l’un des compositeurs dont elle se sent le plus proche. Le texte de Colette termine par le mot : « Maman ! » or sans sa mère, Juanita, personnage extraordinaire, Martha ne serait sans doute jamais devenue pianiste. Ravel venait de perdre sa mère, l’amour de sa vie, quand il a écrit cette œuvre. Et Martha a beaucoup souffert quand sa mère a disparu. Colette avait aussi une relation très forte avec la sienne, Sido. Et puis, ce titre résume bien le destin de Martha Argerich, qui, tout en ayant acquis très tôt une conscience d’adulte, est restée et demeure une enfant. Les sortilèges, c’est son rapport mystérieux au piano. Elle ne sait pas très bien ce qui lui arrive et comment elle parvient à tirer ces sonorités magiques de l’instrument.
J’ai aussi mis en exergue la phrase de Baudelaire : « Le génie n’est que l’enfance renouvelée à volonté. » Et le livre se termine à Paris lorsqu’elle interprète les Scènes d’enfant de Schumann à la salle Pleyel. La boucle est bouclée.

Quels sont à votre avis les moments les plus forts, les lieux les plus déterminants, et les rencontres les plus importantes de la carrière de Martha Argerich ?
La rencontre avec son professeur Friedrich Gulda à Vienne est essentielle. C’est lui qui l’a révélée à elle-même. Mais tout est important : les « non-leçons » avec Michelangeli en Italie, la « non-rencontre » avec Horowitz à New York… A travers elle, le lecteur croise quelques-uns des plus grands musiciens du XXe siècle et pénètre dans le monde fascinant du piano.

Hormis son talent de pianiste quels sont les traits de caractère que vous trouvez les plus attachants chez Martha Argerich ?
Son caractère à la fois transparent et insaisissable. Son attention aux autres, qui est authentique et qui lui permet dans une certaine mesure d’échapper à son destin. C’est à la fois une diva, une femme profonde, une éternelle adolescente, une gitane et une immense artiste qui ne se prend absolument pas au sérieux.

Martha Argerich vous a-t-elle dit ce qu’elle pense de votre biographie ?
Elle m’a dit qu’elle en était très touchée. Mais je pense que ça la trouble et la perturbe d’être ainsi dévoilée. Des amis lui ont dit qu’elle conservait tout son mystère. Ça l’a rassurée. En partie…
Si vous deviez emporter un enregistrement de Martha Argerich sur une île déserte lequel serait-il ?
Ça change tous les jours. Ce que j’aimerais, c’est être sur une île déserte avec elle. Mais ce serait aussi un enfer.

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